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mise à jour du
31 janvier 2008
 
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Le bâillement : étude comparative des connaissances et croyances, populaires et médicales
 
O. Walusinski, R. Meenakshisundaram
P. Thirumalaikolundusubramanian. S. Diwakar G.Dhanalakshmi
Institute of Internal Medicine, Madras Medical College, Chennai, India
 
Knowledge, attitude and beliefs of medical residents on yawning
le bâillement et l'Islam

Chat-logomini

Résumé:
Bâillements et pandiculations sont des comportements universels, propres aux vertébrés, plus proches d'une stéréotypie émotionnelle que d'un réflexe. Phylogénétiquement anciens, ontogénétiquement précoces, ils extériorisent des processus d'homéostasie des systèmes d'éveil, de la satiété et de la sexualité d'origine diencéphalique. Chez l'Homme, le bâillement est un élément d'une communication non verbale, proche de l'empathie. Les cultures occidentales et orientales en donnent des sens différents. Cette étude comparative des connaissances populaires et médicales, en France et en Inde, rend compte de leur faible niveau, plus proche des croyances que des connaissances scientifiques. Peut-être, un jour, l'enseignement médical s'ouvrira-t-il à l'étude de ce comportement quotidien de tout homme !
 
Depuis l'Antiquité, le bâillement n'a que fort peu intéressé tant les philosophes, les psychologues ou les physiologistes que les enseignants, les moralistes ou les médecins. Pourtant, quoi de plus banal que de bâiller. Chacun le fait 5 à 10 fois par jour. La plupart des vertébrés, des oiseaux à l'homme, depuis la vie intra-utérine à la mort ont été reconnus comme bâilleurs. Bien qu'il procure souvent un bien-être à celui qui bâille, il est de règle de chercher à le masquer.
 
Les neurosciences contemporaines cherchent encore l'explication complète de ses mécanismes intimes. Mais, surtout, sa finalité physiologique exacte reste l'objet de débats, certains lui attribuant un mécanisme de stimulation de l'éveil (Walusinski, 2006), contesté par d'autres qui le lient au poids du facteur homéostasique hypnogène s'accumulant tout au long de la période d'éveil (Guggisberg et al. 2007).
 
Nous nous proposons d'embrasser un large survol culturel et médical des conceptions et croyances qui s'y rapportent en comparant les cultures arabes, occidentales et indiennes, populaires et médicales. Ainsi, nous pourrons avancer l'idée de la nécessité d'évoquer le bâillement au cours des études médicales à côté du sommeil et des troubles de l'éveil.
 
Les croyances
En Arabie
Pierre Saintyves a dressé, en 1921, un tableau des croyances culturelles rapportées à la signification du bâillement. D'après lui, l'Islam voit dans le bâillement un signe de l'entrée du diable et dans l'éternuement un signe de sa sortie. Assas-Bou-Malek et d'autres disciples du prophète font tous remonter cette opinion au Prophète: "Le Prophète a dit que Satan s'efforce de divertir le fidèle en prière. C'est une épreuve qu'Allah veut bien infliger aux croyants. L'un des moyens employés par Satan pour divertir le fidèle consiste à dominer ses pensées, à l'intriguer dans sa prière. Un autre moyen consiste à le faire bâiller de sorte à le détourner de sa prière. Le Prophète nous a informé que le bâillement est provoqué par Satan et nous a donné l'ordre de l'éviter tant que faire se peut. Quand il s'impose à nous, nous devons fermer notre bouche avec notre main."
 
Nous avons trouvé récemment sur un site internet ce questionnement: «Fervent pratiquant de 22 ans, je souffre d'un problème dont j'espère pouvoir me débarrasser grâce à l'aide d'Allah et à votre aide. En effet, dès que j'entre en prière, je commence à bâiller involontairement. Et cela continue même quand je me mets à réciter le verset du Trône. Je ne sais vraiment pas pourquoi il m'arrive de bâiller plusieurs dizaines de fois au cours d'une seule prière. J'espère recevoir votre éclairage."
 
"Selon Ibn Battal, le fait d'attribuer le bâillement à Satan signifie qu'il le veut et s'en contente; il lui fait plaisir de voir l'homme bâiller puisque ce geste le défigure et le rend ridicule." Quant à l'ordre de mettre la main sur la bouche, il s'applique aussi bien dans le cas où la bouche est déjà ouverte que dans le cas où elle ne l'est pas encore, «Car Satan entre …». A la place de la main, on peut utiliser un pan de son vêtement ou d'autres objets. La crainte de l'entrée de Satan fait écho à la crainte d'une possession diabolique, expliquant que ce geste est exigé du fidèle en prière (El Bokhôri, 1903).
 
En Inde
En Inde, les Bhûts (esprits) sont censés aimer entrer par la bouche. Il est alors dangereux de bâiller, car deux espèces de risques sont à redouter: ou bien les Bhûts vont pénétrer le corps au travers de la gorge, ou, au contraire, une partie de l'âme pourrait s'en échapper. Dans ce cas, il serait très difficile de la rattraper; c'est pourquoi il est recommandé de placer sa main devant sa bouche et dire ensuite: Mârâyan! «Grand Dieu!» ; ou faire craquer ses doigts, ce qui effraierait le mauvais esprit.
 
En Europe
En Europe, vers 590, du temps du pape Grégoire le Grand, une épidémie d'une peste maligne décima la population engendrant de nombreuses superstitions: "il était mortel de bâiller dans le tems de cette peste, & que c'est de là qu'est venue l'habitude de faire sur la bouche le signe de la croix quand on bâille". "Il régna une peste qu'il appelle inguinale, parce qu'il s'élevoit un bubon dans les aines qui faisoit à tout à coup mourir les hommes dans les rues, dans leurs maisons, au jeu, à table; ils rendaient l'âme en éternuant, ou en bâillant; c'est pourquoi l'on disoit Dieu vous garde, à ceux qui éternoient. Ceux qui bâillaient faisoient le signe de croix sur leur bouche" (Le Camus, 1769).
 
croyances
tiré de Encyclopédie théologique tome 48 de l'Abbé Migne 1846
 
Il est possible que l'amour des parfums dans les cours royales d'Europe au XVII et XVIII siècle soit la conséquence de l'obligation de masquer l'absence d'hygiène corporelle. Porter la main à la bouche, lors d'un bâillement, permettait de dissimuler l'état buccal déplorable et de réduire l'exhalaison d'une haleine nauséabonde. En 2004, G. Dunea s'étonnait, dans un éditorial du British Medical Journal, de voir les étudiants en médecine, attendant un orateur dans un amphithéätre, bâiller fréquemment et dans 67,5% des cas ne pas couvrir leur bouche avec leur main. Il suggèrait qu'ainsi, ces étudiants évitent une contamination bactérienne des paumes des mains; il ironisait qu'il est, sans doute, préférable de laisser admirer ses amygdales que de risquer des douleurs du coude!
 
En médecine
Hippocrate dans De Flatibus, le traité des Vents, notait que "les bâillements continuels des apoplectiques prouvent que l'air est la cause des apoplexies" confirmant ainsi sa théorie que "le vent est la cause de toutes les maladies". Hermann Boerhaave, en 1739, dans "les Prœlectiones academicœ" explique que "les bâillements et les pandiculations favorisent la répartition équitable du spiritus dans tous les muscles et désobstruent les vaissaux dont le sommeil ou le repos pouvaient avoir ralenti les fonctions" et que leur action va lutter "contre la prééminence trop marquée des muscles fléchisseurs et remettre chaque chose en sa place". C'est J de Gorter qui, en 1755, évoque le premier, dans son livre "De perspiratione insensibili", un rôle d'accélération du flux sanguin par le bâillement qui améliorerait l'oxygénation cérébrale, appelée alors l'anémie cérébrale. Cette notion sera ultérieurement régulièrement reprise bien que jamais démontrée jusqu'au XX° siècle. Un esprit aussi curieux et averti que JM Charcot, dans ses « mardi de La Salpêtrière », en 1888, répétera cette maxime sans la critiquer. L'inadéquation de cette hypothèse a été formellement apportée par Provine, Tate, Geldmacher en 1987. Ils ont fait inhaler un air surchargé en CO2 (3 - 5%, pour une norme <0,5%) à des sujets qui, alors, accroissent leur fréquence ventilatoire mais ne bâillent pas. A contrario, ils ont fait inhaler de l'oxygène pure sans inhiber des bâillements spontanés à leur fréquence habituelle. Le bâillement n'est donc pas un réflexe physiologique d'amélioration de l'oxygénation cérébrale.
 
Phylogenèse, ontogenèse, éthologie
L'existence de bâillements chez les reptiles confirme l'origine phylogénétique ancienne de ce comportement. Leur survivance, sans variation évolutive notable, indique leur importance au plan fonctionnel, comme le confirme, chez l'homme, leur apparition précoce, ontogénétiquement simultanée au premier type de sommeil avec hypotonie, évoluant vers le sommeil paradoxal entre 12 et 15 semaines de grossesse (Walusinski O. et al. 2005). L'éthologie agrée l'idée que presque tous les vertébrés bâillent, qu'ils soient poïkilothermes ou homéothermes, des mondes sous-marins, terrestres ou aériens, herbivores, fructivores, insectivores ou carnivores (Walusinski O. & Deputte B. 2004). Les girafes, les dauphins, les baleines ne semblent pas bâiller; leur physologie de sommeil est encore incomplètement connu. Il semble n'avoir pas de sommeil paradoxal prolongé et dorment d'un hémispère à la fois et successivement.
 
Physiologie
Les organismes vivants, en particulier les vertébrés, exhibent des comportements variés, essentiels à leur survie, caractérisés par leur récurrence cyclique. Il en va ainsi pour les trois comportements fondamentaux de la vie et de sa transmission: la vigilance (être apte à survivre face aux prédateurs alors que le sommeil est indispensable à l'homéostasie du cerveau), l'alimentation (capter de l'énergie), la sexualité (transmettre la vie). Les bâillements et les pandiculations, en restant morphologiquement identiques, apparaissent associés à chaque état transitionnel des rythmes infradiens, circadiens, ultradiens qui caractérisent ces comportements. Les transitions comportementales des animaux ne résultent pas d'une adaptation passive aux conditions d'environnement mais obéissent à des stimuli internes caractérisant les adaptations homéostasiques générées, en particulier, par l'hypothalamus (noyaux suprachiasmatiques, noyaux paraventriculaires). Ces horloges biologiques internes autorisent une adéquation précise entre besoins métaboliques (satiété), survie de l'espèce (accouplement) et conditions d'environnement (adaptation tonique à la pesanteur et motricité). Les bâillements et les pandiculations sont associés aux transitions entre des états d'éveil et de sommeil, lors de l'installation de la faim ou de la satiété, lors de l'installation ou de la disparition d'états émotionnels secondaires à une vie en groupes sociaux hiérarchisés.
 
Bâillements et pandiculations extériorisent l'activité des centres moteurs du tronc cérébral (V, VII, IX, X, XI, XII) et de la moelle, sous la commande du noyau paraventriculaire de l'hypothalamus (PVN). Le PVN est un centre d'intégration entre les systèmes autonomes central et périphérique. Il intervient, notamment, dans la balance métabolique (osmolarité, énergie), la pression artérielle et la fréquence cardiaque, la sexualité. Bâillements et pandiculations peuvent être déclenchés par des injections (apomorphine, hypocrétines, etc) ou disparaître après électrolésion dans la zone parvo-cellulaire du PVN (Sato-Suzuki S., 1998). Un groupe de neurones ocytocinergiques, situés dans cette zone du PVN, projetant vers l'hippocampe, le tronc cérébral (locus coeruleus) et la moelle, contrôlent les bâillements et l'érection. La stimulation de ces neurones par la dopamine ou ses agonistes, des acides aminés excitateurs (NMDA), l'ocytocine elle-même, déclenche des bâillements et des érections, alors que le GABA ou les opioïdes inhibent (Argiolas A.et al. 1987).
 
Connaissances et croyances actuelles sur le bâillement
Il nous paraît intéressant de confronter les connaissances actuelles sur le bâillement que peuvent avoir des étudiants en médecine, en France et en Inde, comparées à celles d'un public non médecin français ou indien. Nous avons comparé les données recueillies, en 1998, en France et partiellement publiées dans une revue destinée aux médecins de famille français et celles d'une étude réalisée récemment en Inde (Walusinski O. 2000).
 
Sous toutes les latitudes et quel que soit le niveau de connaissances médicales, le bâillement est associé à l'idée de fatigue, d'ennui, de manque de sommeil ou d'un sommeil non rafraîchissant. Grâce à sa capacité de décoder des émotions exprimées par un comportement, des mimiques faciales, l'homme ajoute un sens, dans le langage non verbal, au rôle physiologique du bâillement. Quelle que soit la culture, un interlocuteur qui bâille signifie qu'il s'ennuie et exprime sa lassitude. La culture occidentale y adjoint une connotation défavorable, un manque de civilité.
 
Alors qu'en France, on considère que femmes et hommes bâillent aussi souvent, en Inde, on note une plus grande proportion d'interrogés qui estiment que les hommes sont de plus fréquents bâilleurs que les femmes; cela est faux (Schino G. & Aureli F. 1989).
 
Curieusement en Inde, 30% de personnes d'un public non médical doutent de l'existence de bâillements chez les animaux. Les Français connus pour leur étroit compagnonnage avec chiens et chats ne doutent pas du bâillement de leurs animaux de compagnie mais savent rarement que oiseaux et poissons bâillent. Curieusement, nombre d'entre eux pensent que quand ils bâillent, ils déclenchent le bâillement de leur chien. Pourtant, l'échokinésie du bâillement n'a été trouvée que chez des grands singes et chez l'Homme, mais avec spécificité d'espèce. La neurophysiologie contemporaine explique ce phénomène par une activité corticale pariéto-temporale droite, comparable à celle retrouvée au cours de l'empathie (Platek SM et al. 2005). Il paraît donc impossible que l'échokinésie puisse exister entre canins et hominidés. Un concept anthropomorphique transparaît dans ce concept populaire français, très anciennement ancré dans la mémoire collective (Dureau de La Malle A., 1831).
 
Les Français notent qu'ils apprécient la brève jouissance associée à un bâillement réussi. Il n'est pas rare qu'ils se plaignent d'avoir des bâillements non satisfaisants car ne permettant pas d'atteindre le bref moment de décontraction qui le suit, comme une brève extase. Les techniques de relaxation et de yoga sont tout à fait appropriées pour ramener cette harmonie (Bourgne N. 2006). Curieusement, 28% des Indous non médecins n'éprouvent pas cette sensation de bien-être. Les questionnés indous non médecins se sentent mieux (39% versus 19%) que les médecins après avoir bâillé. Par contre, 43% des médecins versus 19% des sondés non médecins n'apprécient pas de bâiller. Quand on constate que la proportion s'inverse pour considérer que bâiller peut révéler une maladie, on trouve peut-être là une explication à ce paradoxe médical indien!
 
Quel que soit le continent, le public pense que la médecine n'a pas de moyen thérapeutique pour réduire la fréquence et le nombre des bâillements contrairement aux médecins (4% versus 27%). Rappelons que le café réduit le nombre des bâillements, ainsi que les neuroleptiques, le baclofène (gabaergique), les opioïdes.
 
Il est bien connu, quelle que soit la culture, qu'on soit médecin ou pas, que les femmes bâillent davantage pendant la grossesse. Cet état est expliqué par à l'activité modulatrice de la progestérone sur les récepteurs D3 à la dopamine au niveau du PVN (Holmgren R. et al. 1980). Les Indous estiment que les femmes allaitantes bâillent plus. Le rôle capital de l'oxytocine dans le déclenchement du bâillement peut clairement expliquer ce fait non retenu par les Français, peut-être en raison de la regrettable désaffection des jeunes mères françaises pour l'allaitement maternel (Argiolas A. & Gessa GL. 1991).
 
Quelle que soit la culture, le public préfère mâcher quelque chose (pratique conseillée par la médecine populaire indous de façon ancestrale), les médecins serrer les dents pour essayer d'empêcher l'extériorisation des bâillements. Tous savent que s'étirer en pandiculations favorise plus qu'il n'empêche les bâillements.
 
En France, tant dans le public que chez les médecins, la notion d'une amélioration de l'oxygénation cérébrale par le bâillement est largement prédominante malgré sa fausseté, indiquant ainsi plus une croyance non critiquée qu'un savoir scientifique validé.
 
En France comme en Inde, les connaissances des médecins sur le bâillement restent peu nombreuses. Les horaires privilégiés, c'est à dire au lever et avant le sommeil, lors de la sensation de faim sont connus. De même, la notion de l'existence de bâillements associés à l'apparition d'un malaise vagal, d'une hypoglycémie est pertinente. Très peu de praticiens hindous ou français évoquent une effet stimulant de l'éveil comme explication du rôle physiologique du bâillement. Les bâillements iatrogènes sont ignorés alors que, présentement, ils représentent la cause la plus fréquente de bâillements excessifs, liés à la prise d'antidépresseurs sérotoninergiques (Sommet A. et al. 2007). L'existence de bâillements foetaux, révélés en échographie, est ignorée de même que la signification péjorative de leur absence (défaut de maturation fonctionnel du tronc cérébral, par exemple). Les bâillements pathologiques sont méconnus bien que fréquents pendant la migraine, dans le syndrome des apnées du sommeil, l'épilepsie temporale, les accidents vasculaires cérébraux, la pathologie endocrinienne hypophysaire, dans le syndrome d'hyperactivité - déficit de l'attention.
 
Tous les médecins intérrogés, qu'ils soient français ou hindous, n'ont jamais entendu parler du bâillement pendant leurs études médicales. Le sommeil, un tiers de notre vie, n'a droit qu'à moins de cinq heures d'enseignement en huit années d'études de la médecine, en France, seulement deux heures trente en Inde. Le bâillement, comportement quotidien tout au long de notre vie, n'est lui-même pas énoncé!
 
On ne peut que rester étonné qu'un comportement quotidien, qui comme tout comportement physiologique a une pathologie, soit aussi méconnu, tant des médecins que du public non médical. Passer de connaissances culturelles populaires, proches de croyances magiques, à un savoir scientifique nécessiterait, qu'un jour, peut-être, le bâillement soit étudié pendant les études de médecine.
 
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